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Jessica SHATTUCK, Château de femmes.
452 pages.
Editions JC Lattès (31 octobre 2018).

QUATRIEME DE COUVERTURE :

La Seconde Guerre mondiale vient de s’achever et, dans un château de Bavière en ruines qui accueillait autrefois la haute société allemande, on suit l’histoire puissante de ces trois veuves de résistants allemands dont la vie et le destin s’entrecroisent.

Au milieu des cendres de la défaite de l’Allemagne nazie, dans l’immédiat après-guerre, Marianne von Lingenfels revient dans le château, autrefois grandiose, des ancêtres de son époux, une imposante forteresse de pierre désormais à l’abandon. Veuve d’un résistant pendu à la suite de l’assassinat raté de Hitler, le 20 juillet 1944, Marianne a bien l’intention de tenir la promesse faite aux courageux conspirateurs dont son mari faisait partie : retrouver et protéger leurs enfants et leurs femmes, devenues comme elle des veuves de résistants.

En rassemblant cette famille de bric et de broc, Marianne croit que les chagrins partagés vont les souder. Mais elle s’aperçoit rapidement que ce monde en noir et blanc, plein de principes est devenu infiniment plus complexe et alourdi de sombres secrets qui menacent de les déchirer. Ces trois femmes se retrouvent finalement confrontées aux choix qui ont défini leurs vies avant, pendant et après la guerre, avec de nouveaux défis à relever.

MON AVIS :

Jessica Shattuck a des origines allemandes. Diplômée de Harvard, elle vit à Brookline, dans le Massachusetts. Durant plusieurs années, elle a fait des recherches pour ce roman qui évoque avec beaucoup d’intelligence et d’émotion la complexité de l’après-guerre en Allemagne. 

Des personnages pris dans les tourments de l’Histoire, des familles déchirés par les horreurs de la guerre, l’innocence confrontée à des choix terribles, Château de femmes est un roman bouleversant d’émotion, qui suscite de nombreuses questions, aborde la notion de culpabilité et propose une réflexion sur le nazisme et la radicalité du mal qu’il représente.

L’auteure, Jessica Shattuck, dont il s’agit ici du premier roman, a parfaitement documenté son roman. Château de femmes soulève des questions beaucoup plus complexes et profondes que la simple survie de ces femmes, veuves de résistants allemands, et de leurs enfants. S’ouvrant sur l’horreur de la Nuit de Cristal, son roman projette d’entrée de jeu le lecteur aux heures les plus sombres de l’Allemagne nazie. Le nombre insensé des victimes, la violence hors norme de leurs bourreaux interrogent sans fin : comment les nazis ont-ils pu croire que la vie sociale et politique reposait sur cette idéologie « biologique » ? Comment des hommes et des femmes ordinaires ont-ils pu adhérer à un antisémitisme exterminateur ? Comment en sont-ils venus à récuser la morale et le droit commun ? Comment, en somme, et par quelle « révolution culturelle », ont-ils pu devenir des barbares ?

Comment et pourquoi ? C’est ce que Jessica Shattuck tente d’expliquer dans ce roman poignant. Grâce à de multiples approches et éclairages, elle donne des raisons, ou tout au moins des pistes, selon lesquelles l’idéologie nazie a pu rencontrer tant d’échos et séduire autant d’hommes et de femmes différents.

Le portrait de ses trois femmes, toutes trois différentes, mais toutes trois profondément humaines, ne peut que susciter l’empathie, quand bien même il ne s’agit absolument pas de justifier l’injustifiable, ni de pardonner les erreurs et les mauvais choix qu’elles ont commis au cours de leur vie. En aucun cas Jessica Shattuck ne tente d’excuser celles et ceux qui auraient cédé aux élucubrations d’un des personnages le plus fantasmé du XXème siècle. Elle ne dénonce pas celles et ceux dont les « barrières mentales » ont sauté pour adhérer à l’idéologie nazie. Elle ne montre pas non plus du doigt celles et ceux qui, par lâcheté, ignorance ou facilité, se sont montrés sceptiques et/ou ont préféré détourner les yeux devant l’ampleur et le caractère inédit des crimes commis, qu’ils soient d’ailleurs collectifs ou individuels.

Non. Jessica Shattuck montre seulement à travers le portrait de ces trois femmes ordinaires, auxquelles le lecteur pourra d’ailleurs facilement s’identifier, comment les raciologues, juristes, politiciens et autres philosophes nazis ont pu élaborer les théories qui faisaient de la race le fondement du droit et de la loi du sang la loi de la nature qui justifiait tout : la domination, la procréation, l’extermination. Bien évidemment, les exemples qu’elle cite sont édifiants, poignants et même difficilement supportables pour les lecteurs les plus sensibles, mais ceux-ci s’avèrent nécessaires pour bien comprendre l’idéologie nazie et la vaincre alors que l’Europe d’aujourd’hui est de nouveau confrontée à la montée des populismes.

En lisant Château de femmes, on comprend comment Hitler fut le médium génial et infernal d’un peuple qui s’est laissé subjuguer jusqu’au désastre ultime sans trouver la force de résister à ses démons. Mais pour autant, Jessica Shattuck rappelle aussi que les Allemands ne sont pas forcément tous les tortionnaires ni les monstres auxquels on les a si souvent assimilés. Elle revient sur l’existence d’une résistance antinazie, et notamment le complot du 20 juillet 1944 ourdi par des conjurés civils et militaires, et s’étend plutôt sur la souffrance d’un pays qui a vu tomber ses certitudes et ses rêves de grandeur. En ce sens, elle dépeint l’Allemagne du Troisième Reich en toute objectivité, avec rigueur et sensibilité et c’est précisément ce qui fait tout l’intérêt, toute la complexité et la richesse de son récit.

Si le roman de Jessica Shattuck possède un fort goût de cendres et les relents nauséabonds d’une époque qu’il ne faut pas oublier, c’est également un roman complexe, émouvant et instructif pour mieux cerner l’idéologie nazie et éviter qu’à l’avenir ne se reproduisent de tels crimes contre l’humanité. Un roman à lire absolument.

Je remercie les éditions JC Lattès et la plateforme NetGalley de leur confiance.