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Leïla SLIMANI, Chanson douce.
240 pages.
Editions Gallimard (18 août 2016).

QUATRIEME DE COUVERTURE :

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame. 

À travers la description précise du jeune couple et celle du personnage fascinant et mystérieux de la nounou, c'est notre époque qui se révèle, avec sa conception de l'amour et de l'éducation, des rapports de domination et d'argent, des préjugés de classe ou de culture. Le style sec et tranchant de Leïla Slimani, où percent des éclats de poésie ténébreuse, instaure dès les premières pages un suspense envoûtant.

MON AVIS :

Leïla Slimani est née en 1981. Elle est l'auteure d'un premier roman très remarqué, Dans le jardin de l'ogre, paru en 2014 dans la collection blanche.

Voici sûrement le titre le plus trompeur de cette rentrée littéraire ! Dans ce roman qui n'a décidément rien de la berceuse chère à Henri Salvador, Leïla Slimani offre la description glaçante d'une nounou en apparence idéale et orchestre, avec une maîtrise impressionnante, la lente et inexorable descente aux enfers d'un jeune couple à qui tout réussit sauf la vie de famille...

Dès les premières pages, le lecteur est plongé dans l'innommable.

«Adam est mort. Mila va succomber.»

Puis, avec un détachement terrifiant et un style tranchant comme le fil d'un couteau, l'auteure remonte froidement le fil du temps et déroule l'implacable mécanique qui a mené Louise à tuer les deux enfants du couple qui l'emploie.

Cette histoire, à la fois horrible et captivante, lui a été inspirée d'un fait divers survenu aux États-Unis, où en 2012, les enfants d'une famille new-yorkaise ont été massacrés par leur nounou d'origine dominicaine. Mais bien plus que ce scénario criminel sordide, c'est davantage la relation particulière, le tandem parents-nourrice qui, dans ce roman, passionne Leïla Slimani.

À mi-chemin entre le thriller psychologique et le drame contemporain, l'auteure traite, avec une froideur et un réalisme effrayants, des difficultés de concilier vie de famille et vie professionnelle. Entre les angoisses d'une jeune maman débordée et les rêves de gloire d'un père naïf, le couple Massé ne s'en sort plus. Après de longues recherches, le couple tombe sur la perle rare et embauche Louise, une nounou d'exception, pour s'occuper des tâches ménagères et de leurs deux enfants. Sous ses airs de Mary Poppins, Louise prend immédiatement les choses en main. Le ménage ne lui fait pas peur et en un rien de temps, elle réorganise le quotidien erratique de ses employeurs et réussit à amadouer les enfants. Si Louise devient rapidement indispensable à la famille Massé, le lecteur, lui, s'étonne de l'aveuglement dont ont fait preuve les deux parents. Face aux signes annonciateurs de la folie meurtrière de Louise, ils laissent délibérément (ou pas d'ailleurs...) s'installer une relation de dépendance sournoise. Accaparés par leurs carrières respectives, enthousiasmés par la liberté et la tranquillité qu'ils retrouvent grâce à l'écœurant dévouement de leur nounou parfaite, Les Massé délèguent la gestion de leur foyer et l'éducation de leurs enfants à Louise : repas, bains, rituel du coucher, Louise s'occupe de tout, même d'organiser l'anniversaire de l'aînée des enfants ! Ils lui accordent une confiance si aveugle qu'ils ne voient pas que Louise semble un peu trop parfaite pour être honnête ! Lorsque les écailles leur tomberont des yeux, les Massé comprendront trop tard que le pire est arrivé...

Pourtant, Leïla Slimane donne bien les clefs qui permettent de comprendre les agissements de Louise. Le portrait qu'elle dresse de cette nourrice mystérieuse et taciturne, engluée dans une solitude pesante, est tout fait fascinant ! Dès les premières lignes, on comprend alors que l'inéluctable est en route, que certaines petites scènes de la vie de tous les jours n'ont rien d'anodin... Comment l'affection de Louise a-t-elle pu se muer en aversion ? Comment sa bienveillance et son attachement à l'égard de la famille Massé ont-il pu aboutir à un double infanticide ? C'est tout le propos de ce roman horrible et envoûtant. Sans jamais céder au moindre sensationnalisme, Leïla Slimane y décrit les fêlures existentielles qui peuvent tourmenter un esprit et éclaire le lecteur sur toutes les petites «humiliations» qui, insidieusement, vont mener Louise sur les rivages de la folie. Ainsi immiscé dans la psyché de la tueuse, on en vient à comprendre les raisons qui ont poussé Louise à commettre l'irréparable. C'est profondément dérangeant !

Chanson douce est un roman d'une incroyable profondeur psychologique. Une ritournelle particulièrement cruelle et sordide, que l'on garde à coup sûr en mémoire...