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Tatiana DE ROSNAY, Rose.
264 pages.
Editions Le Livre de Poche (29 février 2012).

QUATRIEME DE COUVERTURE :

Paris sous le Second Empire. Les ambitieux travaux d'Haussmann détruisent des quartiers entiers, générant des milliers d'expropriations douloureuses. Loin du tumulte, Rose Bazelet mène une vie paisible, au rythme de sa lecture du Petit Journal et de ses promenades au Luxembourg. Jusqu'au jour où elle reçoit la fatidique lettre du préfet : sa maison, située sur le tracé du boulevard Saint-Germain, doit être démolie. Liée par une promesse faite à son mari, elle ne peut se résoudre à partir. Contre le baron, contre l'empereur, Rose va se battre pour sauver la demeure familiale qui renferme un secret jalousement gardé…

MON AVIS :

Quel magnifique récit que ce roman épistolaire de Tatiana de Rosnay ! L’auteure d’Elle s’appelait Sarah nous entraîne dans les ruelles, les jardins et les places d’un Paris aujourd’hui disparu, une époque où les Parisiens prenaient le temps de vivre, de flâner, croisaient des allumeurs de réverbères ou des conducteurs de fiacres jouant des coudes avec des charrettes surchargées… On côtoie en quelque sorte le Paris de l’époque médiévale à un siècle où, Tatiana de Rosnay le rappelle, l’eau insalubre d’une fontaine pouvait provoquer un choléra foudroyant… Et c’est pour cela qu’entre 1852 et 1870 par Napoléon III et le Baron Haussmann ont offert à Paris une modernité dont la ville avait grand besoin.

Toutefois, on peut se demander comme le fait d’ailleurs Tatiana de Rosnay dans sa note en fin d’ouvrage, ce que les Parisiens ont pu ressentir en assistant à ces bouleversements, ce que cela avait dû être de perdre une maison que l’on aime et dans laquelle on a construit toute sa vie. Ces dix-huit années d’assainissement et d’embellissement ont sans doute été un enfer pour les Parisiens. Même si d’autres l’ont fait avant elle (voir La Curée de Zola, certaines des œuvres de Victor Hugo et de Baudelaire également), c’était une magnifique idée de la part de Tatiana de Rosnay de revisiter les travaux d'Haussmann du côté de ceux qui étaient viscéralement attachés à leur appartement ou leur maison, qui ont été méprisés, déplacés, déracinés. Rose raconte le traumatisme de ces travaux trop grands et inhumains. Avec la démolition de leur demeure, ce sont toutes leurs vies qui s’effondrent et leurs souvenirs qui disparaissent.

Mais loin d’être un roman sur les travaux du baron Haussmann, Rose, c’est aussi un roman sur l’amour, la solitude, la fidélité, l’amitié, la nostalgie, la passion des lieux, la famille et les non-dits; car chez Tatiana de Rosnay les personnages bien souvent ont des secrets que les murs savent garder et que les lecteurs rêvent de percer. De lettre en lettre, l'héroïne replonge dans son passé et dévoile peu à peu cette blessure qu'elle n’a jamais osé confier à son mari.

Car oui, Rose a un secret, un terrible secret… On peut d’ailleurs faire un parallèle entre le corps de Rose et ce que le baron Haussmann a fait subir à Paris. Dans la lettre qu’elle écrit à Armand, son mari défunt, elle emploie un vocabulaire fort, appartenant presque toujours à la destruction, comme si elle décrivait une scène de guerre :

« Nous nous trouvions en territoire inconnu. Où que nous nous tournions, en proie à la panique, nous nous heurtions au pandémonium, à des bourrasques de cendres, au tonnerre des explosions, à des avalanches de briques. De la boue et des déchets gluants bouillonnaient à nos pieds tandis que nous tentions désespérément de trouver une issue. »

Et la démolition de sa maison n’est rien d’autre pour Rose qu’un nouveau traumatisme. Elle qui n’a pas eu la chance d’avoir une mère aimante va trouver dans le personnage de maman Odette, sa belle-mère, une sorte de mère de substitution, et par extension, c’est aussi ce que représente pour elle la maison de la rue Childebert : un havre de paix, un refuge, le symbole de toute une vie de bonheur passée au côté de son époux à qui elle reste fidèle et loyale. Même si elle y a vécu des moments difficiles et douloureux, cette maison, elle ne peut pas tout simplement pas la quitter…

Rose est donc le roman d’un changement d’époque, le passage de l’avant Haussmann à après, à ce Paris que nous connaissons tous aujourd’hui. Tatiana de Rosnay brosse merveilleusement cet entre-deux : les décors sont plus vrais que nature, on visite le vieux Paris comme si on y était. Mieux encore, l’auteure montre comme un être, une femme tranquille comme Rose reçoit comme un coup de poing cet arrachement à sa vie paisible. La scène qui décrit le moment où elle reçoit la lettre du préfet l’avertissant que sa maison sera démolie est bouleversante. D’un côté, il y a Rose, un être doux et sensible et de l’autre la violence des démolitions et des expropriations. Mais que l’on ne s’y trompe pas, Rose est aussi une femme opiniâtre, très forte et étonnamment moderne sans son insoumission. À son côté charmant et délicat, elle se montre également très déterminée, pour ne pas dire têtue. Le combat qu’elle a décidé de mener, elle le mènera jusqu’au bout, sans jamais flancher ni céder à la peur…

Tandis qu'une page de l'Histoire se tourne, Rose devient le témoin d'une époque et raconte le traumatisme suscité par ces grands travaux d'embellissement. Entre introspection et rédemption, ces lettres rendent hommage au combat d'une femme seule contre tous… Un roman inoubliable et formidablement documenté !