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Marilyne FORTIN, L'anatomiste.
395 pages.
Editions Terra Nova (27 janvier 2016).

QUATRIEME DE COUVERTURE :

Né dans une famille miséreuse, Blaise est vendu par son père alors qu'il n'est encore qu'un enfant. Dans l'atelier d'un peintre, il perfectionne son art du dessin et rêve de devenir un grand artiste. Mais en 1539, la Renaissance a beau étendre ses lumières sur la France, elle éclaire difficilement ceux qui, comme lui, sont issus de la fange des ruelles. Les hasards de la vie font qu'il est contraint à travailler pour Gaspar de Vallon. Ce chirurgien méprisant et ambitieux lui demande d'illustrer son traité anatomique. Il impose à Blaise toujours plus de séances de dissections de cadavres et le force à une quête effrénée et illégale pour dénicher des corps dans les cimetières de Paris. Une rencontre vient toutefois bouleverser ce parcours : celle de Marie-Ursule, une prostituée énigmatique. Captivé par la beauté de la jeune femme, Blaise sent renaître son âme d'artiste et sa volonté de déjouer le mauvais sort qui semble s'acharner...

MON AVIS :

C'est au cours de ses études que Marilyne Fortin a découvert De Humani Corporis Fabrica (1543), un traité anatomique aussi innovateur que déterminant pour son époque, principalement grâce aux magnifiques gravures qui l'illustrent. Fascinée par le mystère entourant l'artiste derrière cette œuvre grandiose qui, jusqu'à ce jour, demeure inconnu, l'auteure a habilement entrelacé ses connaissances de l’art, de la science et de la vie parisienne du XVIème siècle pour parvenir à un  dosage parfait entre les faits attestés et la fiction pure ! L'anatomiste est un roman historique inventif et éclairé qui a remporté, et on le comprend, un très grand succès notamment au Québec où il a été finaliste du prestigieux Prix du Gouverneur Général.

Magnifiquement documenté, solidement construit et animé de personnages marginaux mais attachants, L'anatomiste est un roman historique d'une incontestable originalité, qui célèbre l'heureux mariage de la science et de l'art.

L'auteure a dû fouiller pour en savoir plus sur le Paris de l'époque et conditions de vie des gens pauvres, et ainsi témoigner de leurs réalités. Cette incursion au cœur du Paris de la Renaissance est passionnante et particulièrement réussie. Marilyne Fortin n'hésite pas à entraîner son lecteur à sillonner les ruelles sombres du quartier des Halles ainsi que le cimetière des Saints-Innocents, un lieu de sépulture particulièrement propice à la «chasse aux cadavres»...

Bien entendu, on pourra s'étonner (voire même s'indigner) de ce que la langue de l'auteure soit si crue, notamment lorsqu'elle relate les séances de dissection auxquelles Blaise assiste...

«Se saisissant d’un scalpel, Ulbert incisa le cuir chevelu fraîchement rasé en suivant les contours de la tête. Soulevant ensuite la peau en quatre sections comme de vulgaires morceaux d’étoffe, il écorcha le crâne avec des gestes précis et étudiés. Ce faisant, il se trouva à exposer directement l’os du crâne. Abruptement saisi par le blanc spectral de l’os mis à nu et le rouge ferreux de la peau arrachée, Blaise eut une vive réaction à la vue du contraste violent de ces deux couleurs qui se jouxtaient.»

Il est vrai que les descriptions donnent parfois le frisson mais c'est ce réalisme remarquable, cette sorte d'esthétique des bas-fonds, qui apporte à ce roman social un vernis de réel, qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler le célèbre feuilleton d'Eugène Sue, Les mystères de Paris.

«Les robes d’occasion étaient de jolies choses, mais elles empestaient la plupart du temps. Leurs coquettes propriétaires les portaient et reportaient sans cesse, puisque leur garde-robe, règle générale, se composait de fort peu de morceaux. L’exception, bien entendu, était ces femmes de la haute noblesse qui pouvaient se permettre l’achat de plusieurs toilettes par année, le luxe de vêtements parfumés. Toutefois, celles-là comme les autres moins fortunées ne lavaient jamais leurs jolies tenues de peur d’en voir les couleurs s’affadir. Du coup, les fournitures qui parvenaient dans l’échoppe de la veuve Lefebvre portaient l’odeur d’années de sueur et de relents de nourriture accumulées.»

Tout en s'appuyant sur une solide documentation, qui pourtant jamais n'entame la fluidité de son intrigue, Marilyne Fortin réussit le pari de transporter littéralement le lecteur dans les tourments d'une société émergeant lentement de sa noirceur médiévale. De théâtres d'anatomie publique au cagibi de dissection illicite, en passant par la sordide maison de chambre de la prêteuse sur gages, rien ne manque pour immerger le lecteur dans des lieux et une époque que Marilyne Fortin a su matérialiser et reconstituer avec justesse. L'anatomiste a décidément tout du roman historique modèle ! On aimerait vraiment pouvoir lire davantage de romans historiques de cette trempe !

Je remercie les éditions Terra Nova et l'agence L&P Conseils de leur confiance.